Ce dont nous n’avons pas parlé – Vivienne Baillie

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Le cœur du père s’est arrêté. Il avait ses raisons que la raison de sa fille peine à appréhender. Vivienne savait pourtant que ce jour arriverait, que le temps jouait en leur défaveur, qu’il reprendrait ce qu’il avait donné. Mais on ne peut pas anticiper la douleur vive, l’arrachement et l’abandon toujours trop soudains, on ne s’en protège pas, on vit l’état de choc, les larmes partagées et les errances solitaires. De ces instants où le corps agit, car il faut faire, régler, assumer les démarches, mais où l’esprit est comme figé, frigorifié, anesthésié. On vit les rappels incessants, toujours imprévus, toujours le choc, une écriture, une paire de chaussures, une chemise qui semble attendre, la place à libérer et celle à conserver, à l’absent. On vit le manque et le dialogue interrompu, l’envie de faire revivre, de prolonger, en touchant ce qui reste, un chapeau, une plume, un carnet, comme pour s’assurer que le disparu a bien vécu. On vit l’incompréhension d’une distance inédite, irréelle car ne faisant pas partie de notre réalité. Ce n’est pas une absence, le terme n’est pas le bon, il n’indique pas la consistance absolue de l’irrémédiable.

La ville s’endort. Les bistrots ferment. Sur la place de la gare, il en reste un dont les lumières sont encore allumées. Quelques militaires chahutent sur la terrasse mais prennent le temps de nous saluer. Distraits, nous faisons de même puis entrons. L’endroit est désert. À notre vue, à cause de nos regards ou de nos silences peut-être, la jeune femme derrière le bar sent que quelque chose d’inhabituel vient d’arriver. Nous sommes, il est vrai, sonnés par les événements et évoluons dans une sorte d’état second, protecteur. La jeune femme nous dit qu’elle est sur le point de fermer mais que nous sommes les bienvenus, il lui faut encore tout ranger et nettoyer, et pendant ce temps nous pouvons rester. Elle prend les commandes. Le choix est aisé. Nous boirons un whisky à ta mémoire. Ta mémoire… Voilà que tu es devenu mémoire. Comme les choses savent si vite basculer.

Vivienne vit un deuil, le deuil de son père. Elle nous offre ses mots, une place à ses côtés, place que l’on occupe avec silence, respect et empathie. Nous la découvrons chamboulée, dans sa temporalité d’abord mais que signifie le temps quand il n’y a plus la possibilité d’un lendemain ? C’est un chemin, qu’elle emprunte au gré de ce qui, déjà, est devenu souvenir. Un cheminement qui la ramènera sur les lieux de sa jeunesse, car en maintenant ce dialogue silencieux avec son père, Vivienne s’entretient aussi avec elle-même. S’étonne, s’inquiète, de son enfance disparue, d’un coup, voilà bien quelque chose qu’elle n’aurait pas pu anticiper car elle en est la première étonnée. En perdant son père, en n’étant alors plus sa fille, Vivienne a perdu le contact avec l’enfant qu’elle était. Alors elle cherche, la cherche, se cherche, et silencieux, toujours, nous l’accompagnons. Recherche qui la mènera au bord de l’eau, en bord de mer, au Nord, sur les berges du Lac aussi. De l’eau mais peu de larmes. Vivienne est une femme pudique.

Le bord du lac, quant à lui, marque le basculement de ta vie. Depuis ton départ, nous y avons rendez-vous le jour de ton anniversaire. J’y retourne le jour du mien aussi. C’est un jour où j’aime être seule, changer de rythme, lâcher le quotidien, songer à ce temps qui passe. Et sans toi, finalement, ce jour pour moi n’existerait pas, alors n’est-ce pas tout naturel de le passer en ta compagnie. Il n’y a personne cet après-midi. Il fait doux et je marche les yeux rivés sur le lac, me demandant où tes cendres se trouvent maintenant. Sont-elles au fond de l’eau. Ou parties à la dérive. Se trouvent-elles du côté de Genève, ou plutôt de Villeneuve. Sont-elles restées en France, ou ont- elles atteint les rives du côté suisse. Peut-être sont- elles partout à la fois. Rien ne les retient. La poussière est libre, voyage au gré des courants qui la portent. Ashes to ashes, comme on dit.

Il est de ces moments d’absolu, inconcevables tant que nous ne les avons pas vécus. De ces instants multipliés où la sensibilité se démultiplie. De ces instants de douleurs, mais de grâce aussi, où la fragilité devient force, où petit à petit les choses se remettent en place, dans un nouvel ordre, un puzzle, une vie, une histoire familiale qui se reconstitue, où une histoire continue de s’écrire, malgré l’absence de l’un, car ce qui a été vécu a été vécu, et ne sera pas oublié. Car à notre tour nous arriverons un jour au terme de notre vie, et que galets brassés par les vagues, grains de sable soufflés par les vents, poussière redevenue poussière, nous aurons pourtant été forces et faiblesses, centre d’un monde, soleil autour duquel auront gravité et l’amour et l’absolue douleur. Ce dont nous n’avons pas parlé, étrange titre à la négation mystérieuse, mais ce qui nous importe, ce qui compte, c’est ce dont Vivienne nous fait l’honneur de nous parler.

Ta mère pense que je vais y passer, me glisses-tu. Tu y songes, bien sûr. En as-tu peur. Veux-tu en parler, je ne le sais pas. Tu es discret, délicat, d’une immense pudeur. Tu l’as toujours été. Lâcher ces mots doit te soulager un peu. En parler est une manière de s’opposer à ce qui pourrait être ton sort, ou au contraire peut-être de le conjurer. Je ne sais comment réagir. Ne sais quoi dire. Et, par pudeur aussi, ne dis rien mais, en prenant une gorgée de bière, te souris pour signifier que j’ai entendu tes mots, je sais ce que tu es en train de me dire. Je sais, comme toi, que ce qui se passera au final personne n’y pourra rien. Tu survivras. Ou ne survivras pas. Te rends-tu compte que je suis là avec toi cet après- midi, pleinement consciente que c’est peut-être la dernière fois que je te vois. Que je t’écoute. T’observe. Je ne suis présente que pour toi. Non, tu ne le sais pas je pense. Et ce n’est pas important. Mais durant les jours qui ont suivi ton décès, je me suis félicitée de ces moments partagés avec toi. Parce que je sais qu’à notre manière, dans notre maladresse, nous avons eu cette chance de nous dire au-revoir.

Éditions Rouge Écarlate – ISBN 9782970067054

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