Une Activité respectable – Julia Kerninon

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Je termine ma lecture, émue. Tout doux pourtant le début, le souvenir tendre et très respectueux des parents, de la vie de famille, des livres partout et de la mère qui pousse, fermement, à écrire, à apprendre, à travailler. Première-née, Julia Kerninon, sur ses épaules le poids du rêve familial, vivre de peu, consacrer sa vie à la littérature, étayer le tout par de solides études, puisqu’il le faut, puisqu’il faut bien vivre. Le père qui organise et gère, moins passionné, plus timide sans doute, plus prudent, celui qui donnera pourtant à sa fille l’autorisation de partir, à Budapest, connaître le silence et la solitude, de celle que l’on peut consacrer à sa passion dévorante. Lire et écrire. Les rencontres aussi, poètes un peu maudits qui fréquentent des usines à gâteaux réhabilitées en lieu culturel. Nous sommes à Nantes, ça ne fait pas un pli.

À ce moment, il y avait quelque chose dans ses yeux qui suppliait et qui s’en voulait de supplier, quelque chose qui ne voulait rien imposer à une si petite fille mais qui redoutait pourtant de ne plus rien avoir à faire avec elle si elle ne passait pas l’épreuve. C’était la première fois que je voyais ma mère être seulement elle, être tellement vulnérable que je l’ai gravée dans ma mémoire, blonde, enceinte de ma sœur, bouleversante, devant le butin qu’elle avait rassemblé pour me dire qui elle était, en réalité. Un monument identique de livres l’avait sauvée, elle, trente ans auparavant, d’une enfance complètement ratée, alors elle étalait son secret devant moi, elle m’expliquait ce qu’elle aimait le plus au monde, dans un mouvement qui était aussi un potlatch, une offre d’une richesse démesurée, et à laquelle il s’agirait peut-être de répondre un jour par un don encore plus considérable.

Nantes, et Paris aussi, faire partie de la bande, s’en sentir honorée, être un peu la mascotte, la petite jeune, l’enfant douée, fille et fierté des poètes qui déclament et qui parfois se détournent pour prendre leur dose, rencontrer le Poète, avec sa majuscule, qui se moque puis s’excuse, ou encourage, d’un baiser silencieux. S’expatrier, faire un trou dans sa vie et dans ses études, goûter à l’isolement, choisi et voulu, écrire deux livres à 20 ans. En publier un quelques années après, tout quitter pour un homme, même les douces rives du fleuve bleu, s’embarquer et le regretter, souffrir et fuir, repartir ou rentrer, chez soi ou ailleurs. Et recommencer. Apprendre le travail, le difficile, celui qui colle à la peau et développe les muscles, le sucre des cocktails qui scintille sur les bras, j’ai adoré cette image. Avec le fruit du labeur s’offrir des pauses, pas de la détente non, du travail encore, mais un autre, celui qui compte, celui qui donne du sens à la vie. Penser à maman, faire comme elle nous l’a appris, remettre son ouvrage sur le métier, tisser ses histoires. Je connais le résultat, au moins un, Buvard, que j’avais adoré.

Aussi risible que ce soit, il y a vingt-cinq ans que j’écris, que j’essaye d’écrire des livres. Depuis qu’ils sont publiés, les gens estiment, légitimement, que tout va bien – mais je crois qu’ils ont oublié comment c’était avant, quand j’écrivais dans le vide, quand je sacrifiais à l’aveugle des choses immenses simplement pour pouvoir être seule et écrire, à ce moment où ma vie n’avait aucun sens pour personne.

Julia est jeune, plus jeune que moi et elle me bouleverse. Les coïncidences, c’est sûr, et les ressemblances, indéniables, mais une admiration aussi, et surtout. Ses souvenirs d’enfance, d’adolescence et d’adulte deviennent autre chose, dans les toutes dernières pages ce n’est plus son histoire, sa tendresse pour les siens, ni l’expression des épreuves subies, des faux départs et des vraies arrivées, c’est autre chose. Un manifeste pur et dur pour la littérature comme choix de vie, comme sens à la vie. Celui que nous cherchions quand nous avions quinze ans et qu’on se disait, vaincus d’avance, à quoi bon. Julia n’a pas eu à chercher, ses parents le lui ont offert, ou imposé, ou elle se l’est construit, ou elle a été élue par qui par quoi, ce n’est pas la question, mais cette puissance, cette affirmation de soi, au-delà des brimades, des inquiétudes, des doutes, de la douleur, des nuits passées à travailler sans savoir si la vie lui donnera raison, la lucidité que rien n’est acquis, que tout peut s’arrêter là, mais qu’importe. Incroyable. Se choisit-on une passion ou la subit-on parfois, la question ne se pose pas, on avance sans s’en poser, et advienne que pourra.

Aujourd’hui, bien sûr, toutes les choses semblent avoir trouvé leur place – mais j’ai vécu seule la peur des années où ce n’était pas le cas, comme je vis aussi seule l’effroi des années à venir dont je ne sais rien. Maintenant, mes livres sur des étagères de librairies paraissent logiques, évidents, on peut s’en servir pour justifier tous mes manquements, mais je me rappelle du moment où mes failles n’avaient pas encore d’explication, où il était possible qu’elles n’en aient jamais, et que je reste pour toujours à la porte de ce qui est important.

Il est de ces livres qui vous tombent sur le coin de l’œil et vous tirent des larmes. Non parce qu’ils résonnent avec votre propre vie, avec votre propre choix, mais parce qu’ils permettent de se sentir appartenir à quelque chose qui vous, qui nous, qui me dépasse. La littérature est don ou fardeau, encouragée ou incomprise, mais elle offre et elle est, un sens à la vie et une vie. Lui consacrer la sienne n’est qu’un juste retour des choses, une liberté folle dont on veut parfois, parce qu’on se l’accorde, payer le prix. Auteurs – Julia Kerninon – continuez à écrire (et éditeurs à éditer) car même si vous ne devez n’en toucher qu’un, vous avez un message à transmettre aux lecteurs. Un message qui tombera pile quand il pourra être entendu. Il y a de la magie là-dedans, et du travail, mais c’est, oui, Une Activité respectable.

Éditions du Rouergue – ISBN 9782812612039

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