S’escrimer à l’aimer – Laure Mi Hyun Croset

ban laure

S’escrimer à l’aimer, voilà un titre qui fait mouche. Qui contient déjà et l’amour et la lutte, et le choix des armes et la bataille. Peut-être même, déjà, un peu la défaite. Quelques mots parfaits qui s’accordent parfaitement à la nouvelle collection Uppercut de BSN Press dédiée aux sports et menée de main de maître par Pierre Fankhauser. Laure Mi Hyun Croset, qui par le passé nous l’avait déjà prouvé (il faut découvrir ses Polaroïds), s’adapte totalement au format court de ce texte voulu comme un coup de poing. Cinquante pages pour camper une relation, une femme, un homme, leurs attentes et leurs zones d’ombre, leur relation épistolaire. Cinquante pages qui exaltent l’imagination car en jouant resserré l’auteure ouvre l’horizon, au lecteur de combler ce qui n’est pas dit, d’expliciter ce qui est tu, d’imaginer ce qui est suggéré.

Sobrement, elle avait rédigé cette phrase : Jeune femme au physique agréable cherche correspondant pour amitié, voire plus si affinités. Un peu embarrassée, elle avait d’abord songé que quantité de personnes avaient dû publier la même annonce. Il était cependant probable qu’un certain nombre d’entre elles avaient oublié le e à voire. Puis elle s’était dit que certainement le public de ce journal était assez cultivé pour orthographier correctement cet homonyme du verbe voir. Le terme affinités devait aussi être plus ou moins connoté selon le degré d’études du lecteur, mais, dans tous les cas, il comprenait un implicite assez important. En vérité, elle comptait sur le substantif correspondant pour annoncer la couleur et cadrer le débat.

Tout commence par une petite annonce, jeune femme intelligente cherche homme avec qui mener joute (écrite). Faire fuir la solitude en laissant couler l’encre, en finir avec le célibat en jetant l’ancre. Mais c’est son mystérieux correspondant qui choisira son terrain, journaliste il manie la plume comme d’autres le fleuret. Terrain inattendu sur lequel il l’entraîne, celui du sport à hautes doses, le corps à corps épistolaire devient érotisme troublant. Et notre intellectuelle qui se défend, puis se détend, se laisse aller aux fantasmes. La cérébrale devient animale, et en réclame sa part. Oubliés les mauvais souvenirs d’enfance, se repaitre de ces muscles et de cette sueur, de ces poses et de ces contorsions. Bientôt le manque et l’envie de pratiquer, l’entrainement a du bon mais il créé l’insatisfaction. Son amant de papier se dérobe, s’esquive mais feinte, bientôt il revient à la charge. Laure Mi Hyun Croset laissera-t-elle le combat avoir lieu, en aura-t-elle la place, le voudra-t-elle ? Ses personnages auront-ils droit à leur final ?

Néanmoins, ses démons lui revinrent à l’esprit. Elle en perdit le sommeil et l’appétit. Désormais, les corps musclés et bronzés qui se mouvaient sur son écran l’indifféraient. Les résultats des matches la laissaient à nouveau de marbre. Elle ne trouvait plus goût à rien. Ses lectures, les films d’auteur dont elle raffolait, la conversation de ses amis, ses collations gourmandes au milieu de la nuit, tout lui semblait d’un ennui abyssal. En vérité, elle ressentait les violentes angoisses liées à une rupture, alors que ni la rencontre ni la séparation n’avaient eu lieu. Ce qu’elle éprouvait était absurde et banal, mais, même si elle en avait conscience, cela la torturait.

Toujours fine psychologue, Laure Mi Hyun Croset offre un portrait de femme juste. Des termes de l’annonce (encore un mot à tiroirs) choisis avec soin, à la sélection réfléchie (et limitée) de ses correspondants, l’héroïne nous semble tout d’abord bien froide et bien objective. Entre les lignes ses défaites passées, la carapace construite, mais l’envie aussi de reprendre le combat. L’ego qui se blesse d’un petit rien, mais qui a la force de passer à autre chose. Puis les premières lettres, l’étonnement, l’agacement devant une obsession qui n’est pas encore la sienne, une envie à combler, un manque, tant pis si le puzzle ne s’ajuste pas parfaitement, forcer un peu, la pièce et le trait, il faut. Et puis l’emballement, la surprise de se laisser surprendre, miser plus, attendre plus. Recevoir mais en vouloir toujours plus, toujours attendre, passivement, activement, se laisser en attente. C’est juste et c’est fin, tellement que j’aurais adoré une prolongation et regrette l’esquive finale, mais c’est le jeu de la longue nouvelle, l’art de la chute, et notre auteure se fait et se sait rare et précieuse, avec talent, comme toujours.

Éditions BSN Press – ISBN 9782940516735

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