Bullshit – Nicole Kranz

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Ceci n’est pas une histoire d’amour, oh non, ça non. C’est drôle (pas tellement), ça commence tout bêtement, une soirée à la vodka, un premier baiser qui ne laisse ni trace, ni goût. Un type même pas beau, banal. Une nuit un peu bizarre, ça pince mais c’est ce qu’il aime, Chloé rigole, Chloé s’en fout, demain retour à New-York, là où est sa vie, un peu solitaire peut-être, mais épanouissante. L’équilibre enfin, après une jeunesse entre deux bords, excès et dépression, borderline. Et le petit mot qui change tout, réponse au quart de tour, premier SMS, la machine est lancée, plus rien ne pourra l’arrêter. La bonne question n’est pas : pourquoi lui ? La bonne réponse est : parce que elle. Il y a des hommes comme ça, infaillibles, qui voient la faille et s’y engouffrent. Après ça va très vite, un week-end en amoureux, la présentation aux filles de Cédric, direct, et c’est décidé, on emménage. Tant pis s’il faut tout quitter et rentrer en Suisse, à 31 ans on nous l’a assez dit, il faut se caser, se calmer, se calquer. Et les promesses, vie facile et amour fou, bien sûr.

À l’époque où j’ai rencontré Cédric, j’étais en paix avec moi-même. J’étais heureuse à New York, j’aimais mon travail et j’avais une vie sociale remplie et sincère. J’avais eu quelques amants, mais rien de très sérieux. Je ne recherchais pas à me caser avec le premier venu, comme beaucoup de mes amies du même âge, mais il est vrai que la notion d’aimer parcourait mon esprit. J’avais eu un parcours atypique, ce qui m’avait valu de nombreuses déceptions. Très tôt, mes parents avaient été confrontés à mes émotions ingérables. J’avais été renvoyée de trois écoles pour motif de “votre fille est différente des autres élèves. Vous devriez l’emmener voir un psy.” Ce fut chose faite lorsque je ne pouvais plus cacher ma toxicomanie, ni mon anorexie. Face à moi-même, je n’avais plus d’autres alternatives que de vaincre mes dépendances. Diagnostiquée borderline, je comprenais mieux les réactions vives que je pouvais avoir lorsque l’on ne m’écoutait pas. Je tentais en vain de trouver cet équilibre entre mon bien et mon mal. J’étais lasse de pousser à chaque fois plus loin les limites pour enfin me sentir en vie. Marre d’atteindre l’adrénaline dans la destruction. Le chemin de la guérison était long. Très long. Mais j’avais réussi à calmer mes démons. Je n’étais pas totalement guérie, mais j’avais frôlé avec le plus grand plaisir, le monde merveilleux des gens heureux. Ceux qui profitent de l’instant.

Au début… non ce n’est déjà pas si drôle. S’occuper des princesses, se farcir les copains embourgeoisés, fermer l’œil sur les idées fixes de son mec, du fric, du fric, un vrai banquier qui nie ses origines, s’invente une religion, faut que ça brille. Les signaux clignotent de partout, mais Chloé reste sourde, bien élevée, bien dressée, c’est ça être une femme, une femme de. L’ennui bien sûr, enfermée entre ses quatre murs, pas le droit de travailler, une vie de reine ça ne se refuse pas, pourquoi sortir, ici tout est lisse. Déjà lasse elle s’oublie dans sa bulle, se noie dans ses bulles. La nuit, c’est autre chose. Il faut se transformer, se déguiser, coller au corps des fantasmes de monsieur. Le dominer, l’humilier, le sodomiser, ça ne pince plus, ça heurte. Se nier, dire oui, oui, oui. Très vite se laisser partager, abuser, le trophée. Pas de chemins de traverse, autoroute directe vers l’abject, c’est cru et c’est crade, Chloé est en roue libre, les médocs n’aident pas à freiner.

Je n’ai peut-être pas voulu ouvrir les yeux. Redoutant d’avoir commis une erreur irréversible, je n’étais pas prête à affronter la vérité. Il était évident que deux mondes nous séparaient. Dès la première nuit, dès ses premiers gestes au petit matin, j’aurais dû fuir, ni me retourner, et encore moins lire ses mots déposés au guichet business avant mon départ pour New York. Et voilà que j’ai tout laissé sur l’île de liberté. Tout ! Tout quitter pour une vie conventionnelle avec un banquier. Il m’offrirait un break, une halte dans ma vie trépidante, une épaule où coucher ma tête. Ou peut-être un désir profond de vivre à mon tour le mode d’existence qu’avaient choisi ma mère et tant d’autres femmes.
Et pour y parvenir, je décidai d’abandonner un continent, un pays, une ville, un métier, une vie sociale, et puis moi.

Pourquoi rester. Complexe d’abandon, peur du conflit, refus de l’échec, changement trop brutal, c’est encore de l’amour ça, ou ce n’en est déjà plus ? Où est la frontière, la limite ? Comment partir. La question ne se pose pas, à qui la poser de toute façon, Chloé est isolée. Elle brouillonne et bouillonne, mais rien ne part, rien ne sort. La violence est là, ce n’est plus un jeu, on ne joue plus, on se cache. Et d’un coup tout craque, elle s’aveugle. Captive, à la merci de son mari de bourreau, la route sera encore longue pour sortir de l’arène. Métaphore filée de la tauromachie, Chloé était une proie, élevée pour se faire massacrer. Il y a des amours qui dérapent, des amours qui n’en sont pas, et Nicole Kranz épingle avec force les travers, les déviances. Bullshit est difficilement supportable, mais totalement inlâchable, trop proche de ce que vivent certaines, entre les mains de ce que notre société appelle désormais les pervers narcissiques. La réalité, en pleine face.

Il m’en demandait déjà trop. Je ne pouvais plus dire non. En moi, il avait vu un formidable potentiel. De moi, il attendait que je transforme ses fantasmes en une douce réalité. Il m’aura fallu avaler des litres et des litres d’eau pour parvenir à lâcher la première goutte d’urine dans sa bouche — j’aurai dû être sponsorisée par Evian, ça aurait évité des frais. Toujours cachée derrière ma perruque noire, j’étais parvenue à interpréter ce rôle. J’ai très vite compris que, pour survivre, je devais y laisser mon âme. Je me doutais qu’elle ne reviendrait pas me chercher avant longtemps.

Je n’avais pas réalisé qu’il avait forgé sa propre réalité. Il m’avait kidnappée. J’étais devenue le taureau ! Persuadée que l’ennemi était la Muleta, loin de moi l’idée que mon mari aurait pu me vouloir du mal. Car il avait su me faire passer pour la seule, l’unique, la déesse des temps modernes. Prise au piège par le confort. À ce moment où j’avais estimé qu’il était temps pour moi de devenir comme les autres ! De me conformer…

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D’une éducation aux couleurs internationales et musicales, Nicole Kranz est née d’une mère hollando norvégienne et d’un père juif tchèque, imprésario de musique classique. Immigration de sa famille au Brésil et aux Etats-Unis durant la deuxième guerre mondiale, c’est pourtant à Genève qu’elle grandit. Déracinée, elle n’a qu’un seul pays : le monde. Elle a vécu en Israël, l’île Maurice, Miami, Rio de Janeiro, New York,  avant un retour éclair en Suisse. Mais c’est au cœur de Montmartre à Paris qu’elle s’installe enfin. Autodidacte de naissance, parlant cinq langues, elle fait une première carrière dans les ventes et le marketing dans l’hôtellerie de luxe avant de s’engager pleinement dans sa vraie passion : l’écriture. Le destin l’emmène dans le journalisme et dans la pleine création éditoriale.

Bullshit, le premier roman de Nicole Kranz, a rencontré en Suisse un très beau succès après sa publication aux éditions Torticolis et frères. L’auteure possède les droits de son roman et aimerait lui faire vivre une seconde vie en France, afin que la justesse et la force de son propos dépassent les frontières.