200 mètres nage libre – Pauline Desnuelles

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Liam est parti, rejoindre le soleil du Cap-Vert, délaissant sa vieille Irlande, qui l’avait trop vu souffrir. Liam – je suis – s’est réécrit dans ce nouveau territoire, sur cette nouvelle page blanche. Bien loin des chantiers, à lui la mer, à perte de vue. Surfer avec le vent, se laisser prendre et s’envoler. Apprendre aux touristes, apprendre aux enfants. Se croire de là-bas, se vouloir d’ici, maintenant. Il la parle mal la langue encore, la rocaille irlandaise a du mal à se glisser dans la douceur portugaise, pourtant il croit qu’il comprend, qu’il est entendu, qu’il est écouté. Ce n’est pas un orgueilleux Liam pourtant, juste un homme qui a envie de donner, de croire qu’on a le droit à une seconde chance, qu’on a le droit de se réinventer. Si l’enfer est pavé de bonnes intentions, la mer du Sud n’a rien à lui envier.

Les petits nageurs piaffent d’impatience. Les maillots de bain bariolés se mettent à l’eau, précipitamment. Mais les rires et les cris ont cessé. Une tension crispe les joues lisses, veine les fronts étroits. Liam prononce maintenant des mots apaisants, lance d’une voix de stentor un message ferme et sécurisant, mains en cône autour de la bouche. Du cran, les enfants.

Le coup de sifflet transperce l’air, troue le râle du vent comme un coup de cymbale, l’onde stridente est dans toutes les têtes, elle vibre, magnétique. Tout reste figé un instant. Puis les enfants s’élancent, fendent l’eau d’un premier geste assuré, les mains se font rames, mettent de l’eau derrière eux, glissent sur les vagues. Liam, reste près du départ, les encourage. Crie. Fléchit les jambes, saute. Hurle. Allez. Allez, c’est bien, c’est bon, vous êtes bons !

Liam, son cœur brisé, s’accorde un nouvel amour. Qu’importe que celui-ci aussi bientôt s’envole. Il lui faut des baisers sur sa peau rougie de soleil, des regards et des silences, de ces silences à deux, les plus parlants. D’autres amours autour de lui aussi, celui des enfants à qui il apprend à nager. L’océan ici n’est pas un loisir, c’est un gagne-pain, mais peut-être qu’il se sent un peu en vacances Liam, peut-être qu’il a envie de transmettre l’idée d’un repos, l’idée que l’on puisse se laisser porter par une mer accueillante. Alors il demande aux parents, qui lui disent oui, même s’ils ne comprennent pas bien, à quoi bon savoir nager quand on vit sur un bout de terre. La compétition s’en mêle, il faut un but, une attraction. Liam organise une course, un 200 mètres nage libre, mais sa championne manque à l’appel. Elea, elle qu’il imaginait déjà sur la ligne d’arrivée, le sourire aux lèvres, a disparu.

Ils restent muets, ne veulent pas céder au monstre de l’angoisse qui montre les crocs et bave.

Liam se dirige vers une fourgonnette garée en haut de la plage. Lorsqu’il s’y engouffre, le jeune frère d’Elea se précipite contre lui, sur la banquette arrière. Un claquement de portière, le véhicule démarre. Tandis que l’alugher fait demi-tour, les récompenses sont remises aux vainqueurs, sonores applaudissements.

Dans l’habitacle, les hommes font silence. L’effervescence de la compétition sportive s’éteint derrière eux, bientôt ce n’est plus qu’un foyer lointain. Le paysage défile, sec et impitoyable, les zones d’ombre ont reculé et la lumière frappe tout âprement. La tension emplit l’habitacle. Liam explique la situation au conducteur dans son créole précaire. La voiture vrombit et accélère après chaque virage. La ville apparaît enfin.

Sur le port de Mindelo, Esteban et Liam se séparent. L’homme ne sait pas quelles recommandations faire à l’enfant. Il se racle la gorge.

– Longe le rivage et ouvre grands les yeux. Pose des questions aux gens. On l’a sans doute aperçue ce matin. Elle n’a pas pu disparaître.

Il se souvient alors Liam, on le lui rappelle, que c’est lui l’étranger. Qu’ici ce n’est pas sa terre, pas sa mer, qu’il est dangereux de mettre dans le crâne des enfants des idées folles de départ, de liberté. L’angoisse monte et se montre insistante. Courir, fouiller, interroger, chercher. Où est Elea ? Ce jour de fête n’en est plus un, c’est un jour de drame. Ce n’est plus le Sud maintenant, c’est le froid du Nord qui se saisit à nouveau de lui. Dans quelle mesure tout est répétition, dans quelle mesure a-t-on le droit à une nouvelle vie, à une nouvelle chance. Comment s’oublier quand on fait tout pour l’être mais que l’on devient le centre de tous les regards. Liam, l’homme sans histoire, devient celui à qui l’on reproche celle-ci. C’est un manuscrit qui raconte tout cela, et même un peu plus, puissant car il charrie nos doutes et nos peurs. Quand le vent souffle trop fort, les hommes perdent la tête. Quand le ciel est trop bleu, on oublie qu’il peut tourner au gris.

***

Franco-suisse, Pauline Desnuelles est traductrice et écrivain. Elle a publié un premier roman, Au-Delà de 125 palmiers, retraçant une quête féminine au bord de la Méditerranée, puis des récits de migrants à partir de témoignages réels, D’Ailleurs, les gens… Avec 200 mètres nage libre, elle revient sur le thème de la migration par le biais de la fiction, et campe son personnage dans un paysage insulaire, au large des côtes africaines, entre courants puissants de l’océan et des vents, désir d’altruisme et de tendresse charnelle.

Pauline Desnuelles a tenu un blog pour le Courrier international Expat, Helvétiquement Vôtre, où elle s’amusait des clivages France/Suisse Vous pouvez la contacter sur son nouveau blog, plus personnel : L’entaille des jours.