Crypte – Prune

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Bouleversant, introspectif et drôle. L’exploit de réunir ces trois adjectifs n’est pas le seul que ce manuscrit accomplit. J’ai rarement lu un texte qui permette d’entrer aussi loin dans la tête, dans la douleur, d’une dépressive chronique. Mais ne croyez pas que l’auteure va vous tirer des larmes, non la lucidité qui la guide nous en sauve, par contre elle risque de vous arracher le cœur, et de vous mener dans un jeu de pistes psychologiquement passionnant qui ne manquera pas de vous confronter au plus profond de vous-même. On rembobine. Cendre (ça ne s’invente pas) se retrouve hospitalisée suite à une tentative de suicide (dans certains pays, traverser au rouge, est un suicide). Dans ce centre, au moins, elle peut laisser libre cours aux émotions qui la submergent depuis toujours. Une oscillation dangereuse – entre la crise de colère aussi soudaine qu’inextricable et la détresse inexplicable qui s’ensuit – la régente au quotidien. Mais il reste une lueur, quelque part, l’espoir que cette fois, oui, elle s’en sortira.

Au cours de ma déjà longue et épuisante vie, j’ai fréquenté de nombreux psychanalystes, mais jamais aucun psychiatre. Cependant, le réflexe est le même, demeurer suffisamment exhaustive et sommaire pour que ce docteur puisse avoir une vue globale de mon cas et me venir en aide de la façon la plus rapide et efficace possible. À force de thérapies, je ne suis plus gênée de raconter ma vie par le menu à une parfaite inconnue. Je m’en remets à elle entièrement, je lui accorde ma confiance immédiate, je n’ai pas de temps à perdre. Je dresse donc, sans tabou aucun, un bilan complet, allant des complications de ma vie sexuelle aux rapports conflictuels que j’ai pu entretenir avec mes parents, en passant par les tentatives de suicide avortées et autres scarifications. Pourtant, malgré cette absence de gêne et mon incomparable capacité de synthèse, résumer trente et une années de vie en cinquante minutes reste une épreuve. À l’effort de concentration que me demande cet exercice s’ajoute la lassitude psychique générée par une expérience répété bien trop de fois sans jamais parvenir à une guérison.

Cendre ne rêve que d’une chose : dormir. Mais impossible de fuir dans ce petit centre qui est son petit monde (ou l’inverse). À toute la clique des psy, à la lourde artillerie des thérapies et médications en tous genres, il faut répondre présente. La bienveillance est de mise et les vannes salées lâchent, bien souvent. Avec les autres patients, les rapports sont parfois plus complexes/compliqués mais certaines rencontres pèsent leur poids d’antidépresseurs, qui mieux que ceux qui partagent la même douleur pour l’aider à trouver des pistes, et à mettre des mots sur son mal-être ? La venue d’une bien insaisissable cothurne – une certaine Prune – l’aidera aussi à dénouer quelques nœuds. Cendre se risque enfin parfois à l’extérieur, pour le meilleur et pour le pire, une mise à nu (sens premier), un miroir dans les yeux (image) de ceux qui ne savent pas, c’est fou ce que l’on apprend sur soi dans notre façon de nous comporter avec les autres (les hommes, donc).

Seule. Je rentre chez moi. Je ne pleure pas. Il y a de ces douleurs qui vous laissent comme anesthésié. Vous ne pouvez ni pleurer, ni hurler votre désarroi. Dans ce contexte, le seul réflexe valable consiste à fuir la réalité. Fuir ce corps de chairs pétries de douleur, se réfugier ailleurs et attendre. Le cerveau agit parfois comme un disjoncteur. Lorsque des situations trop pénibles adviennent, il se met volontairement sur off, pour protéger vos fusibles. Mes pauvres fusibles déjà bien usés par des années de psychose et de névrose. Il s’agit là d’une position salutaire et plutôt confortable. Le plus difficile advient lorsqu’il faut remettre en route le boîtier électrique. Car tôt ou tard, il le faut. Une à une, se réveillent les sensations dans le corps. Souffrance au rez-de-chaussée, désarroi dans le corridor qui mène aux pièces de vie, colère dans le salon et impuissance à l’étage supérieur. Bienvenue chez moi, faîtes comme chez vous mais prenez garde où vous mettez les pieds. Ma vie est un champ de mines.

Ne croyez pas pour autant que Crypte est une longue descente aux enfers, morose et mortifère. Cendre a du mal à se canaliser, elle part dans tous les sens, exprime toujours ce qui lui passe par la tête, sans retenue, et ça la rend souvent drôle, drôlement humaine. Sur un ton léger, elle offre du lourd. On attend des livres qu’ils nous parlent, étrange façon de s’exprimer, mais si vraie quand il s’agit de s’attarder sur la psychologie humaine. Descendre tout au fond, ouvrir la porte fermée et regarder derrière, accompagner Cendre dans ce parcours – des symptômes au diagnostic, du diagnostic à la cause première – aussi haletant qu’un thriller, et en profiter, nous aussi, pour jeter un coup d’œil en arrière. Un (futur) livre qui fait du bien, qui fait rire et réfléchir, une belle promesse.

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Prune est une auteure française résidant en Suisse. Elle s’est fait remarquer pour son premier roman, intitulé 10 Heures 10. Racontant avec ironie les déboires d’une jeune trentenaire dans le monde du travail et plus particulièrement de l’industrie horlogère de luxe, ce récit a connu un joli succès en Suisse et en Belgique. Pour son deuxième roman, Prune a décidé d’explorer un univers tout aussi secret, mais plus sombre encore, celui de l’hôpital psychiatrique. Prune cherche un éditeur! Contact via son site ou via Kroniques.com.