La Mort d’un père – Karl Ove Knausgaard

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Knausgaard, ce sont mes clients, en librairie, qui me l’ont vendu. Il faut que vous lisiez ça ! C’est génial ! Il n’y a pas de mots. Et ils défilaient, les uns après les autres, des femmes, des hommes, toujours le même sourire enthousiaste. J’ai trainé des pieds, rechigné, mis un an à me décider (non pas à l’acheter, à l’ouvrir). Et je n’aurai qu’un mot : lisez ça ! c’est génial ! Trouvons les mots. De quoi ça parle ? De Knausgaard, bien sûr. La Mort d’un père est le premier volume d’un cycle de six bouquins – quatre sont traduits à ce jour – Mon Combat (pas le mien, le sien) (rien à voir avec Hitler hein). Pas question d’une autobiographie à La Promesse de l’aube (grandiose), notre auteur ne sera ni diplomate, ni général (il lui reste un peu de temps remarquez, il n’est que de 68), par contre, oui, il sera écrivain. Et quel écrivain.

Quand je suis arrivé à Stockholm, je ne connaissais que deux personnes, mais ni l’une ni l’autre très bien : Geir, que j’avais vu quelques semaines à Bergen, au printemps 1990, donc douze ans plus tôt, et Linda que j’avais rencontrée lors d’un séminaire pour débutants à Bikops-Arnö au printemps 1999. J’envoyai un mail à Geir pour lui demander si je pouvais habiter chez lui le temps de me trouver quelque chose. Il accepta et, une fois là-bas, je mis une annonce dans deux journaux suédois pour louer un appartement. Sur la quarantaine de réponses que je reçus, j’en gardai deux. L’une des adresses se trouvait dans la rue Bastugatan et l’autre dans la Brännkyrkagatan. Après avoir visité les deux appartements, je me décidai pour le second, jusqu’à ce que je tombe sur la liste des résidents où je lus le nom de Linda. Quelle était la probabilité pour que cela arrive dans une ville de plus d’un million et demi d’habitants ?

Bien sûr il y a le goût de – exotisme ne va pas coller dans cette phrase, surtout en parlant de la Norvège – d’une appétence certaine pour les pays nordiques, depuis ma découverte de mon cher Tomas Espedal (dont je ne tarderai pas à vous parler) (ils se connaissent d’ailleurs et se citent l’un l’autre dans leurs bouquins) (c’est petit la Norvège). Un pays qui ressemble au nôtre, mais tout de même une culture à découvrir. Mais surtout il y a un homme, comme vous et moi, avec ses failles, ses défauts, ses histoires compliquées, ses tracas familiaux (avouons, un peu plus que des tracas, son père étant quelqu’un de particulièrement dur). Un homme qui laisse dévider le fil de ses souvenirs, n’hésitant pas à sauter d’une époque à une autre, tout se déroule à merveille.

Toute la gentillesse et l’attention que maman avait portées à Alfhild et à Yngve ce week-end-là avaient été complètement éclipsés par les quelques secondes qu’avait duré le regard de papa. Et c’était d’ailleurs comme ça chaque fois qu’Yngve venait, même seul. Papa passait le plus clair de son temps dans l’appartement de la grange, n’apparaissait que pour les repas et, malgré tous les efforts de maman pour qu’Yngve se sente chez lui, la seule chose qui marquait le week-end était qu’il n’avait posé aucune question à Yngve, ne lui avait accordé qu’un minimum d’attention. C’était papa qui déterminait l’ambiance à la maison et nous ne pouvions rien y faire.

Sans plagier Baudelaire, La Mort d’un père a surtout la beauté d’un cœur mis à nu. Knausgaard s’écorche devant nous, sans se faire de mal mais sans se vouloir de bien non plus. Il ne fait l’impasse sur rien, ni sur ses défauts, et il en a quelques-uns, vraiment, ni sur son histoire familiale, pas toujours reluisante, ni sur ses premiers émois, ses premières cuites, ses premières erreurs, ses choix de vie, ses errements. Ce n’est pas tant ce qu’il nous raconte, pas même la façon dont il le fait, bien qu’une part importante soit accordée aux descriptions, toujours très réalistes, pas de poésie intempestive, c’est peut-être l’ampleur de la tâche qui impressionne, qui nous tourbillonne. Pour un homme qui se dit sans mémoire, tout est fouillé minutieusement, mais sans logique chronologique. On s’attache à Knausgaard non comme on s’attacherait à un ami, mais plutôt comme on s’attache à soi, à notre histoire. Il y a de l’écho, bien sûr, mais ce n’est pas ça non plus. C’est au-delà. Mon combat est un grand œuvre. Il en a l’amplitude, l’impact. Créé l’envie de tout lire, de ne pas s’arrêter à ce premier opus, mais de dévorer le reste. Une recherche d’un temps perdu, oui.  Et une rage de vivre et d’écrire, de vivre en écrivant, d’écrire ce qui est vécu. Une distance dans l’impudeur, une solitude peut-être aussi, qui donne envie de l’accompagner un bout de chemin, mais sans lui tenir la main. Fascinant.

Éditions Folio – ISBN 9782070464760 – Traduction (norvégien) de Marie-Pierre Fiquet

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