La Ferme (vue de nuit) – Anne-Frédérique Rochat

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Cinq ans d’amour, quinze ans d’absence. La séparation fut rouge, rouge carmin, qu’importe ! Un petit drapeau blanc, et Annie n’est pas rancunière, n’a pas envie de l’être, au premier signe elle accourt. Et tant pis si ses chaussures sont un peu trop serrées, et tant pis si elle vacille, s’évanouit, hallucine – croit halluciner – elle le grimpe ce foutu escalier pour rejoindre l’homme qu’elle a aimé, l’homme qu’elle aimera. Et la vie de reprendre son cours le plus naturellement du monde, on s’attrape on ne se lâche plus, on élude gentiment ce très long intermède, Etienne est de ces rocs qui jamais ne bougent, il a récupéré sa petite Annie, sa petite amie, et ça lui suffit, tant mieux.

Ils se turent. N’osant se regarder, ils faisaient semblant d’être perdus dans leurs pensées, alors qu’en réalité ils étaient là, entièrement là, tremblants et affamés. Etienne saisit la main gauche d’Annie et la serra entre ses paumes. Elle ressentit une légère décharge électrique parcourir tout son corps. Malgré le temps écoulé, l’éloignement, quelque chose en elle lui appartenait encore.

Pour Annie quand même, c’est moins simple. Les femmes ont la mémoire longue, et surtout Annie a quinze ans de plus. Choyée, gâtée, comme une enfant, mais oui, mais elle ne l’est plus. Elle aimerait bien s’en défaire de son histoire passée, de cette longue absence pourtant si pleine d’autre chose, d’un autre amour. Mais allez parler à un roc, vous. Un roc posé en haut de sa montagne, impudique et dominant, isolé et obtus, fier et misérable. Alors faisons confiance à la vie qui est là qui s’amuse et se joue de nous, taquine elle se répète, s’entraîne, prend son élan et rejoue la même. Drôle de mélodie qui se terminera dans de hauts cris. Je ne vous en dirai pas plus, à vous de lire la suite.

Il détournait la conversation, ne voulait pas entendre parler de ces quinze dernières années, de sa vie sans lui. Elle pouvait comprendre, elle-même hésitait à se dévoiler. Il y avait quelque chose de rassurant dans le fait d’être l’Annie d’avant. Quelque chose qui ressemblait à une bouffée d’air, un refuge, une parenthèse, un pieux mensonge, une douce folie. Un jeu.

Anne-Frédérique Rochat est notre petite Annie à nous, si en début de récit elle trébuche un petit peu, très vite elle s’affirme et prend son essor. De livre en livre, de son ton faussement naïf, sa voix se fait plus ferme, plus femme, plus juste, et celui que vous allez bientôt tenir entre vos mains est parfait de psychologie, masculine ou féminine. Sans céder aux clichés, mais convoquant le vieux refrain classique du je te suis, tu me fuis, l’auteure nous dépeint solidement, solidaire, l’image d’un couple bancal, là où l’une parle l’autre n’écoute pas, là où l’un ne parle pas, l’une croit entendre. L’amour est ainsi fait qu’il offre ce dont nous devrions nous contenter, la vie est ainsi faite qu’elle ne se contente pas de se poser là, en haut d’un pic, et d’attendre que ça passe. Une histoire de vie qui nous en rappellera à tous un bout, une troisième partie imprévisible dont je vous tairai tout, sauf le plaisir que vous aurez à la découvrir.

S’il y avait bien une chose qu’ensemble ils réussissaient, c’était celle-ci. Tout le reste était beaucoup plus compliqué, encombré d’incompréhensions, d’agacements, de susceptibilité et de vieux dossiers mal classés. Mais toujours dans l’étreinte, ils se retrouvaient. Leurs corps savaient s’aimer mieux que leurs cœurs ; les seconds étaient-ils plus rancuniers que les premiers ? Ou simplement avaient-ils été, au fil de leur histoire, plus souvent maltraités ?

Éditions Luce Wilquin – ISBN 9782882535351

Merci à Sacha Després pour l’enregistrement !

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