Avec les chiens – Antoine Jaquier

avec-les-chiens_BAN-3.jpg

Par Quatre sans quatre

Le pitch

Gilbert Streum, condamné en 2000 à perpétuité pour les rapts et meurtres de cinq jeunes garçons, est soudain libéré en 2013. Les familles des victimes l’apprennent par la télévision, elles sont sidérées. Michel est totalement anéanti par la nouvelle. Père de l’un des enfants, il a refait sa vie après l’explosion de son couple, a une petite fille de six ans et une épouse moins concernée que lui par les événements. Il disjoncte, sa nouvelle existence n’a plus de sens ni de raison d’être.
Il va s’approcher de Gilbert Streum jusqu’à nouer une très étrange relation avec lui. Une forme d’amitié perverse mêlée de fascination morbide. Toujours au bord de la rupture, sur le fil du rasoir, ces deux hommes, le père de la victime et le bourreau vont se côtoyer, échanger, se renifler dans un tango vénéneux.

Gilbert raconte sa vérité, brutale, ignoble, sans remords ni culpabilité, Michel est comme la proie du serpent, hypnotisé, hésitant, vacillant. Sa vie recomposée est jetée aux orties, il n’a plus de repères, plus de port d’attache. Sans compter les autres, ceux qui ont vécu le drame, les parents, la dernière victime, celle qui a survécu uniquement parce que Streum a été arrêté à temps…

Voyage au bout d’un cauchemar…

L’extrait

La porte de l’appartement est en vieux bois, vitrée d’une fenêtre opaque fendue à deux endroits.
Les hommes entrent, traversent un grand hall et s’installent face à face dans une cuisine dont le mobilier respecte l’harmonie désuète des lieux. Les odeurs rappellent celles des appartements des très vieilles personnes, ce genre d’odeur dont on n’ose chercher la source, de peur de la trouver.
Michel est gêné et peine à admettre que l’homme qui lui prépare un thé est celui qui le hante depuis tant d’années. Il sait que Streum ne peut l’identifier car il s’est tenu en retrait au tribunal, n’est pas apparu dans la presse et que même son nom a changé. Remarié en Suisse, la loi l’autorisant là-bas, il a pris celui de Clarisse dans une tentative supplémentaire de fuir son passé.
Et le voilà assis dans la cuisine de Gilbert Streum, celui qu’il a juré de tuer. L’homme lui tourne le dos, sans méfiance, il fouille ses boîtes à thé métalliques.
La silhouette de Gilbert est impressionnante.

L’avis de Quatre Sans Quatre

Âmes sensibles, s’abstenir ! Jaquier ne fait pas dans la litote. Son roman va au bout de son propos, perce des abcès que jamais personne n’ose curer. Enlèvements d’enfants, viols, meurtres, il est de bon ton de recouvrir toutes ces horreurs d’une couche d’adoucissant empathique, de bons sentiments surjoués et d’un manichéisme bon teint. Ici, rien de tout cela, la douleur est décrite, omniprésente, destructrice, le salaud est un vrai de vrai, pur jus, les parents des victimes bien anéanties comme il se doit, mais il y a tout le reste…

Ce sont ces restes qui sont signifiants et dérangeants. Les gentils ne sont pas que pleurs et gémissements, ils ont été également acteurs à des degrés divers. Désormais, ils sont attirés vers l’abîme, se déballonnent, les serments de vengeance atroce n’ont pas résisté au temps ravageur, ne demeure qu’une fascination morbide et des aboiements de roquets bruyants mais inefficaces et la peur que leur participation très indirecte à l’abomination soit découverte. La danse bizarre entre Streum et Michel, l’attraction mortifère du journaliste par le monstre, au risque de s’identifier à lui, c’est l’astre pâle bouffé par un trou noir. Le Streum porte la destruction en lui mais attire ceux qui gravitent dans son orbite, en connaissance de cause ou pas. Semblables aux phalènes, aveuglés, ils se savent en danger mortel mais ne peuvent renoncer à s’approcher encore. Ils le réintègrent dans la communauté humaine ou entrent eux-mêmes dans sa sphère. Toute morale semble disparaître, s’effacer dans le sillage du criminel.

C’est tout le cheminement psychologique des protagonistes de l’histoire, des survivants, victime et parents des victimes, du bourreau, qui est minutieusement disséqué ici, sans fard, sans présupposé, implacablement. Il fallait que la folie meurtrière de Gilbert trouve son accomplissement, la prison avait suspendu le dénouement, sa sortie précipitera l’apothéose. Toutes les rancunes, les rancoeurs, les pulsions étaient figées par l’incarcération, il n’y aura pas que Streum à être libéré.

Il y a distribution de la faute, répartition du crime, pas de « tous coupables » mais un état des lieux des circonstances qui ont conduit ce monstre à ces crimes, sans valeur universelle. Antoine Jaquier ne donne pas de leçon, il fait son métier précisément et va au bout de ses personnages, à des extrémités que peu d’auteurs osent affronter. Le charme du mal, le plaisir des victimes, oui, oui, j’ai bien dit le plaisir des victimes, pour qui la maltraitance est déjà un début de reconnaissance.

Le style est judicieux, il fait sens. Brutal, descriptif, sec, honnête. Les mots crus, violents, précis ne laissent pas la place à l’illusion, le lecteur sait où il est et avec qui et, aussi, qu’il va être le spectateur d’un drame abominable où chaque protagoniste n’est que très banalement humain. Sauf un, qui est humain mais n’a aucune limite et voit dans le comportement des autres la justification de ses actes inouïs.

Original par le ton et pertinent par le traitement du sujet, Avec Les Chiens va certainement faire pousser des cris d’orfraie, je pense que c’est aussi un peu le but. Il faut du courage pour aller aussi loin dans l’analyse et du talent afin de ne pas transformer l’exercice en catalogue gore pour amateur de sensationnel. Antoine Jaquier ne va pas trop loin, il va au bout, ce n’est pas la même chose. Tous ces mérites s’ajoutent à la qualité d’écriture du livre qui reste avant tout un excellent roman noir.

Notice bio

Antoine Jaquier est né en Suisse en 1970. Spécialiste en management social et culturel à Lausanne, il se définit comme parisien de cœur pour y avoir longtemps vécu. Son premier roman Ils Sont Tous Morts, paru aux Éditions de l’Âge d’Homme en 2013, a été best-seller en Suisse. Il a été lauréat du Prix Édouard Rod 2014 et son adaptation cinématographique est en cours.

La musique du livre

Quelques chanteurs cités au cours du récit, ceux qui ont partagé la même prison que Gilbert Streum, entre autres, dont Joey Starr, Métèque, et Cheb Mami, Parisien du Nord.

Et puis cette admiration du Streum pour Renaud qui lui fait fréquenter La Closerie des Lilas et d’avoir eu comme surnom La Teigne.

Éditions L’Âge d’homme – ISBN 9782825145340

Une réflexion sur « Avec les chiens – Antoine Jaquier »

Les commentaires sont fermés.