Rosa – Lolvé Tillmanns

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Il faut bien sûr commencer par saluer la facilité avec laquelle Lolvé Tillmanns a su changer de registre, entre son terrifiant 33, rue des Grottes et ce sompteux Rosa. Bien loin du roman de dames, au sens bonbon sucré ampoulé du terme, c’est bien une fresque polyphonique, d’une ampleur et d’une ambition impressionnantes, que l’auteure nous offre aujourd’hui. Passé les premières pages, sans doute les plus laborieuses, les dialogues n’étant pas des plus naturels, nous voilà plongés dans l’histoire d’une famille, dont les membres vont tour à tour prendre la parole. Et c’est à cette occasion que le talent de Lolvé va totalement s’affirmer.

La mère de la mère raconta les premiers pas, les premiers dessins, la jambe cassée, les amourettes et les tartelettes au citron que la fillette aimait tant faire pour ses parents ébahis. Rosa donna tout ce qu’elle avait de bon, de chaud. Elle offrit à Lilah chaque détail, chaque souvenir embelli de son amour pour son enfant perdu. Elle sortit toutes les photographies, toutes les peluches, tous les vêtements, tous les cahiers. Elles détaillèrent ensemble l’écriture de Becca, interprétant jusqu’à l’écœurement les petites pattes de mouche et se moquant copieusement du maître qui estimait que Rebecca n’étant pas suffisamment soigneuse, elle ne recevra pas sa plume en même temps que les autres élèves. Lilah, du haut de ses sept ans, rechercha le nom de ce monsieur dans l’annuaire et, avec l’aide de Rosa, lui envoya le catalogue d’une rétrospective d’esquisses, croquis et notes de sa mère, Early Art of Rebecca Levy. Il répondit très poliment qu’il garderait toujours dans son cœur le souvenir de cette élève si spéciale. Lilah et sa grand-mère en rirent des semaines entières.

La grand-mère, Rosa, sent sa dernière heure arriver. Matriarche d’une famille qui a bien souffert, qui s’est déchirée, elle décide de solliciter son petit fils, pris dans les filets de la drogue, et de lui confier la mission de retranscrire la parole de chacun, sur trois générations, afin que les racines du mal soient au grand jour exposées, et qu’ainsi la réconciliation devienne possible. Ambitieux projet, tout autant ambitieuse volonté d’écrivain, car quoi de plus casse-gueule que de mêler des voix, au risque de lasser le lecteur par des redites, au risque de se contredire ou de frôler l’anachronisme ? Mais Lolvé Tillmanns est diablement intelligente, et habilement maîtrise son sujet. Pas de place à l’ennui dans cette fresque familiale qui pourrait quasiment se lire comme une enquête policière. Pourquoi sommes-nous ce que nous devenons, pourquoi devrions-nous porter le poids des erreurs de nos parents ?

La vie de David se transforma en une recherche perpétuelle de produits, de lutte constante pour échapper au manque. Bientôt, il prit des benzodiazépines et de l’alcool lorsque l’héroïne se faisait rare. Toute sa vie se tendait vers la consommation, plus rien d’autre n’existait, le temps lui-même devint un concept flou tant les jours, les semaines, les mois se ressemblaient. Parfois, il était battu, dormait quelques jours à l’hôpital ou rencontrait une fille encore plus fragilisée que lui qu’il prenait chastement dans ses bras le soir – son sexe n’était plus qu’un organe abstrait, trop dangereux à piquer. Cayla, une de ces jeunes filles perdues, vécut avec lui quelques mois, une année peut-être. Un matin, elle ne bougea plus. Elle était toute bleue, là, à côté de lui, morte. Il avait plané trop haut pour réaliser qu’elle avait besoin d’aide. Il décida sur-le-champ d’arrêter. Il réussit à prendre une douche à l’armée du salut, puis alla sonner chez le père. Il était vieilli, amaigri, voûté, mais broya la main de David lorsqu’il la prit dans la sienne. Il ne le laissa pas entrer, mais accepta de financer une seconde cure. Ils prirent ensemble un taxi et se serrèrent encore une fois la main avant que le père ne repartît vers Genève. David ne fugua pas. Il fit six mois de cure durant lesquels Stéphane et Rosa furent les seuls à venir le voir. Isaac lui téléphona toutes les semaines, pour lui parler de tout et de rien, surtout de rien.

La transmission, la souffrance, mais aussi l’art qui rapproche ou qui isole, les démons de chacun, l’abandon des mères et l’abnégation des pères, les limites de la folie parfois, la religion souvent, sont au centre de ce roman. La petite histoire dans la grande, selon la formule consacrée. Un roman-monde dans lequel chacun d’entre vous prendra plaisir et à la langue qui sait varier et aux émotions qui se font entendre. Une très belle réussite pour ce second livre, d’une jeune femme qui saura – j’en suis sûre – encore nous étonner à l’avenir.

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