Rencontre avec Viceversa Littérature

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Nous vous proposons ci-dessous la transcription partielle de la rencontre organisée par Tulalu!? avec viceversa littérature, qui eut lieu le 28 novembre à la Galerie HumuS, à Lausanne. Cette rencontre a réuni Ruth Gantert, Dominique de RivazWalter Rosselli et Leo Tuor.

N. B. : Les passages en italique ont été traduits de l’allemand.

Ruth Gantert – Comment vivez-vous ce plurilinguisme dans votre quotidien ? Y a-t-il une langue de prédilection ? Comment cela se passe-t-il entre les langues ?

Dominique de Rivaz – J’ai la chance d’être une romande qui a grandi à Berne avec une mère italo-tessinoise. De naissance, on a trois langues qui vous sont données dans le berceau. Par la suite, on apprend les autres, l’anglais, l’espagnol, le russe. Pour moi, les langues sont une musique avant toute chose. Certaines sont plus faciles que d’autres – je ne pourrais jamais me faire au chinois – mais certaines, celle du suisse allemand, par exemple, j’ai une passion absolue pour cette langue. D’ailleurs j’aimerais bien que mes livres soient traduits en suisse allemand…

Les Romands qui ne parlent pas le suisse allemand ne comprennent pas que cette langue est infiniment musicale, que c’est une langue dans laquelle on peut inventer des mots. C’est magique de parler cette langue. J’ai le même sentiment en russe, que je parle comme une savate parce que je ne connais pas la grammaire, je la dissous en bouffant la fin des mots (rires). J’aime tellement ces langues que je rêve dans ces langues. Ce sont celles dans lesquelles mes émotions vivent.

R. G. – C’est génial pour moi d’entendre que le suisse allemand est une belle langue. Parce que je vis avec un Neuchâtelois qui n’arrête pas de se moquer, de me dire combien c’est laid… (rires)

D. R. – On m’a dit un jour qu’une des plus belles traductions de l’Iliade et de l’Odyssée a été faite en suisse allemand. Il paraît que c’est extraordinaire.

R. G. – Leo Tuor, also, Sie sind zwei– oder dreisprachig…

Leo Tuor – Ma mère est rhéto-romane. J’ai fait mon école en romanche, puis la langue du gymnase n’était que l’allemand. Nous n’étudions le romanche que deux fois une demie heure par semaine, comme tous les Romanches, et c’était obligatoire. À la maison, on ne parlait que romanche, ma grand-mère ne parlait que romanche et un petit peu d’allemand, mais elle le parlait seulement. Les femmes en général parlaient romanche. Les hommes, pour leur part, parlaient principalement en allemand à cause du service militaire. Aujourd’hui, la situation est très différente : tout le monde est bilingue, les enfants apprennent le suisse allemand dans la rue, les médias, le tourisme, etc. Et aussi l’allemand. Ils connaissent donc trois langues. J’ai aussi appris l’allemand à l’école primaire. Pour moi, c’est une langue étrangère. Pour que le romanche ne soit pas perdu, je me suis dit que j’allais l’écrire, parce que suffisamment de monde écrit déjà en allemand. Assez étonnamment, on a toujours dû apprendre, à l’école, à partir de livres écrits en allemand : apprendre le français dans un livre en allemand… C’est absurde. Apprendre le latin à partir de l’allemand.

Walter Rosselli – Pour ma part j’ai fait mes écoles à une période où on apprenait assez facilement les langues étrangères à l’école. On ne parlait pas de plurilinguisme comme aujourd’hui, mais on apprenait en 6e le français, en 7e ou 8e ou 9e l’allemand, je ne me souviens plus. J’ai grandi dans une situation comme Leo, sauf que ma langue maternelle n’est pas officielle, c’est un patois qui ressemble à celui d’Italie du Nord. On était confronté à l’italien par la force des choses, par les médias, par l’école – où c’était presque interdit de parler patois entre nous –, donc c’est vrai qu’on évolue dans un milieu multilingue et on apprend à jongler avec ces sons, ces dialectes.

D. R. – C’est une chance extraordinaire qu’on a en Suisse…

W. R. – Oui, c’est clair que c’est une chance de pouvoir baigner dans les langues, ainsi. Leo parlait du romanche comme d’une clé pour les autres langues, mais pour ma part je suis arrivé très tard au romanche, bien que mon dialecte en soit assez proche. Pour moi, le romanche a été la clé de la traduction, c’est par lui que je suis arrivé à la traduction littéraire. Donc voilà, parallélisme par la force des choses, mais avec beaucoup de plaisir.

D. R. – Je voulais ajouter quelque chose de très frappant qui m’est arrivé à propos du plurilinguisme. Quand c’est devenu évident que j’allais tourner mon film sur Frédéric II et Jean-Sébastien Bach, j’allais le faire en allemand, parce que c’est leur patrie. On traduisait tout en bon allemand, parce que je n’écris pas en allemand. Je pense ou discute dans cette langue, mais n’écris pas. Le film s’est fait. Et quand j’ai eu la possibilité de faire mon second film, Luft Business, j’ai décidé de le faire en allemand, parce que j’avais adoré travailler avec une équipe allemande et que j’avais entendu des choses affreuses sur les tournages avec les Français. Je pense que j’ai fait une grave erreur, parce que ce film n’a pas été montré en salle en Suisse allemande et il n’a pas été compris. À Locarno, il a divisé. Mon analyse, maintenant, c’est que la sensibilité que j’ai mise dans ce film-là est une sensibilité romande. Le tourner en allemand a provoqué un hiatus. J’aurais dû affronter le cinéma français. Il y a donc un univers propre à chaque langue.

R. G. – Les langues sont des univers, des cultures. Comme en Suisse on en a quatre, j’aimerais vous dire un mot sur la revue Viceversa, dont le but est de créer des échanges entre ces différentes cultures. C’est une revue annuelle éditée par le Service de Presse Suisse, une association qui, outre cette revue, s’occupe aussi du site viceversalitterature.ch. La revue paraît en trois (et non quatre) langues une fois par an. Mais on veille à ce qu’il y ait toujours un texte en romanche. Il y a donc un volume en français, un en allemand et un en italien, chez trois éditeurs différents : aux éditions d’En Bas, à Lausanne, Rotpunktverlag à Zurich et Edizioni Casagrande à Bellinzona. D’ailleurs, en parlant de langues, certains clichés se confirment quand on regarde les volumes : ils sont souples pour les langues latines, alors que le volume en allemand est rigide. Il y a d’autres petites différences, mais on parle des mêmes auteurs avec des textes parfois différents. On traduit généralement les textes dans les deux autres langues. Il y a différentes rubriques, dans cette revue : des portraits d’auteurs, des interviews, des textes inédits. On invite aussi quelqu’un dans la rubrique D’un ailleurs. Il y a aussi une rubrique carte blanche aux traducteurs, on leur offre la possibilité de traduire un texte qu’ils ont toujours rêvé de traduire. Il y a également une partie avec des critiques littéraires des livres parus dans l’année, une vue d’ensemble de la création littéraire en Suisse. Sur le site, nous publions des chroniques et des critiques tout au long de l’année et il y a toujours un petit résumé de la critique qui paraît dans les deux autres langues aussi. On y présente les auteurs avec une biographie et une bibliographie. Pour faire ce travail, notre rédaction compte une douzaine de personnes issues des différentes régions linguistiques de la Suisse. Trois responsables se voient très souvent – un par volume, Marion Rosselet pour le français, Roberta Deambrosi pour l’italien et moi-même pour l’allemand. Vous l’avez sans doute constaté, le volume 8 a un thème particulier, Berlin. C’est la première fois que nous choisissons un sujet spécial. On a constaté que beaucoup de Suisses sont attirés un peu magiquement par cette ville, que ce soit des Alémaniques, des Romands, des Tessinois ou des Romanches. On s’est demandé pourquoi. On est allé interviewer des auteurs suisses qui vivent à Berlin. Le volume contient des textes inédits sur Berlin. On a aussi la ville de Berlin comme hôte avec la rubrique De l’ailleurs, par des photographies de Pierre-Yves Massot. On a aussi invité Robert Walser via des textes d’auteurs contemporains, Matthias Zschokke et Claudio Piersanti. Trois traducteurs se sont vu confier une carte blanche, Dorothea Tottenberg qui traduit du russe, Nathalie Sinagra qui a eu comme défi de traduire une bande dessinée et Vanni Bianconi qui traduit un scénario de film, projet spécial vu qu’il s’agit d’un scénario qu’un auteur avait déjà traduit oralement de l’arabe en anglais et que lui a traduit de l’anglais en italien. Voilà donc ce numéro sur Berlin. Deux des auteurs qui ont écrit des inédits sont présents ce soir. Dominique de Rivaz a écrit Berlin-Moloch, et peut-être pourrais-tu dire quelque chose sur le titre avant qu’on en écoute un extrait ?

D. R. – Ça va faire dix-huit ans que je suis partie à Berlin, non attirée comme on l’est aujourd’hui par la magie de la ville, la mode d’être allé à Berlin, mais parce que je suis tombée amoureuse de mon futur mari qui vivait à Berlin. Ça n’avait donc rien à voir avec la fascination de Berlin. Lui-même y vit depuis 35 ans, mais il est suisse aussi. On parle donc le français à la maison, même parfois le suisse allemand quand il y a des mots plus précis. Avant de parler de Berlin-Moloch, j’aimerais faire un compliment sur ce volume, que je trouve extraordinaire, d’une richesse que je recommande à tout le monde. C’est un beau kaléidoscope sur Berlin. Évidemment, quand on vous contacte, comme l’a fait Viceversa, et qu’on vous demande si vous voulez écrire un texte sur Berlin, ce n’est pas du tout simple. Soit vous êtes dans le lieu commun, dans cette espère de fascination ou de mode actuelle où tout le monde se doit d’y être allé – c’est la deuxième destination touristique la plus importante au monde. Je n’allais donc pas joindre ma voix à cette euphorie, car je vis dans un quartier très prolétaire, où il y a beaucoup de chômeurs qui vont faire leurs commissions habillés en training, en veste nylon. Dans leur caddie, ils mettent des chips et de la bière, pas de produits de luxe – heureusement, la vie à Berlin est nettement meilleur marché qu’ici. C’est le quartier de Wedding, où il y a eu des révolutions prolétaires, populaires, qui va être progressivement grignoté comme l’ont été d’autres quartiers, Kreuzberg, Prenzlauer Berg et c’est en train d’arriver… Mais ça fait dix-sept ans que j’entends dire que ça va être le haut lieu culturel et Dieu merci ça ne l’est pas encore. J’ai eu envie de prendre le contrepied de la laudatio que l’on fait à cette ville. Tous les jours, je lis la Berliner Zeitung. À un moment donné, j’ai commencé à collectionner de petits extraits liés avec des chiffres. Alors, j’ai fait un texte exclusivement basé sur des chiffres, des statistiques. Au début, ça paraît inoffensif et amusant – ça commence par deux limaces dans mon jardin – mais ces chiffres très vite concernent les êtres humains, le nombre de chômeurs, de Tziganes qu’on va chasser de tel ou tel lieu, de cadavres que l’on trouve dans les canaux de Berlin. En fait, c’est une manière un peu perfide d’entrer dans Berlin pour, finalement, donner une image numérisée et aseptisée de Berlin.

R. G. – Leo Tuor a aussi écrit un inédit pour ce numéro, Berlinka. Que dire de ce titre qui évoque deux langues différentes, l’allemand et le polonais ?

L. T. – Je suis entré en contact avec Berlin pour la première fois en 1985. J’avais d’abord étudié en matières principales la philosophie et la littérature à Zurich, j’ai ensuite étudié le romanche à Fribourg. Je suis allé ensuite à Berlin parce que j’en avais un peu marre d’étudier la philosophie à Zurich et que je voulais suivre les cours de Michael Theunissen. Mais je n’avais pas d’argent. Heureusement, j’avais un très bon ami étudiant en médecine vétérinaire qui m’a dit qu’il viendrait aussi, spontanément. Il m’a donc accompagné. C’était durant l’été 1985. Là, nous sommes tous deux tombés amoureux de deux Berlinoises et de Berlin… J’y suis aussi revenu pour y faire des lectures. En 2000, la Literaturhaus Berlin a organisé un voyage réunissant 120 auteurs de toute l’Europe, issus de 14 pays. Nous sommes donc partis de Lisbonne pour Moscou puis sommes rentrés à Berlin. Le voyage a duré six semaines et était très intéressant. Nous avions notre propre train, dans lequel étaient accueillis des journalistes et des photographes. Nous y avions tous le temps – je n’avais jamais vu de journalistes avoir le temps. Je suis aussi retourné à Berlin en vacances avec mes enfants, parce que c’est une ville très accueillante pour les enfants : il y a beaucoup de verdure, de parcs où les enfants peuvent jouer, de musées, etc. J’ai donc reçu la commande de ce texte. J’ai pensé à la plus grande bibliothèque rétho-romane, qui était à Berlin : ça a commencé au XIXe avec le professeur Böhmer, qui a réuni des livres anciens en romanche, les a collectionnés pour l’université de Berlin. J’ai donc fait des recherches et ai lu un texte d’un auteur italien qui disait que cette bibliothèque se trouvait à Cracovie. Cette collection s’appelle Berlinka – d’où le titre de mon texte. Cette bibliothèque a disparu durant la guerre : durant les bombardements, les livres ont été d’abord recueillis par les Soviétiques, puis ont été versés au fond de l’université de Cracovie.

R. G. – Walter, peut-être peux-tu dire quelque chose sur le narrateur de ce texte, parce qu’il est particulier et ça n’a pas dû être facile à traduire.

W. R. – Ce n’était pas facile, mais agréable à traduire, parce que le narrateur est l’enfant du protagoniste. Ce n’est pas le protagoniste lui-même qui raconte son histoire, c’est son enfant de deux ans. Il observe d’un œil d’enfant ce que fait son père. Ça a l’air d’aller de soi pour cet enfant que son père parte à la recherche d’une bibliothèque perdue. Entre-temps, il y a pas mal d’anecdotes qui nous mènent au suc de l’histoire. On suppose que ces anecdotes ont été perçues par l’enfant, et lui permettent de faire le lien avec ce qui suit. Il n’y a pas vraiment de langage enfantin, mais on sent que c’est l’enfant qui parle. Il y a ce regard un peu naïf et en même temps assez lucide.