Deux livres de slam

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C’est avec respect et une pointe d’admiration, que je m’aventure à ouvrir les deux livres des éditions d’En bas. C’est que derrière les couvertures, je vois les mains de ceux qui les ont écrits. Du côté de chez Stag, les mains frêles d’une dame un peu âgée, au grand sourire enfantin, à l’énergie sans aucune ride. Et pour son pendant, son miroir, les grandes mains d’un grand monsieur, dont le nom glisse – Narcisse – autant que les sourires derrière son air sérieux. Que le slam soit démocratisé, qu’il offre la parole à tous, comment en douter.

Croquis, Colère, Divagation. Sur trois notes, sur trois tons, Stag nous parle des autres. De ceux que l’on ne regarde pas, de ceux que l’on ne voit même pas. Qu’il est émouvant de laisser la voix aux anciens, qui ont tant vu. Histoires d’exil, de guerre, de mendiants. Textes sauvages et politiques. Bientôt j’oublie les mains frêles et me trouve bercée par les jours de colère. Le slam que l’on déclame, envie moi aussi de le hurler au monde. Liberté totale offerte au texte, qui s’amuse de ne pas rimer, de ne pas compter ses pieds, d’exister juste pour dire, poétiquement, ce qui doit être dit. Très humble sans ses majuscules, le mot s’offre nu et vibrant. Qu’il nous parle d’amour ou de violence, il se fait juste et précis. Impressionnée je suis de toute cette force, de ce regard clair et amer, et bien que je n’entende pas la voix du slam, il résonne en moi. Les puristes pourront parfaire la lecture par l’écoute du CD joint. Les sensibles au trait jouiront en outre des dessins de CinqCentDouze.

colère 08
Il était une fois dans un pays en guerre
un slameur rebelle
il courait d’un bout à l’autre de la ville
en clamant
la guerre vous affame
la guerre vous détruit
jetez vos armes
autour de lui les femmes les gamins
s’affolaient le hélaient
crie pas si fort ravale ton slam
ils vont t’abattre
un brave gars
un mercenaire dont la marmaille
au bercail avait pour seule mamelle
la solde paternelle
écopa
du sale travail
de le descendre

Autre univers, faiseur de mots, joués et déjoués, Narcisse s’amuse. Des rimes et des poses, les textes sentent le rythme et la prose. Plus essentiel que dans le premier des deux livres, le CD offre un complément indispensable à la lecture de Cliquez sur j’aime. Parce que Narcisse porte bien son nom, reflet de ce qu’il déclame, sa voix, ses expressions, sa musique, sont autant de portes d’entrée sur un monde multi-facettes. C’est en scandant intérieurement que nous le lisons, et la ponctuation, les mots incomplets, machouillés et restitués quasi phonétiquement, y contribuent largement. La gouaille, le vocabulaire de la rue, parfois l’allemand, Narcisse s’amuse. Humour garanti sur tous les thèmes. Bonne approche d’un bon slameur, le support textuel permet de faire le point sur le travail d’écriture, de devenir pont avec les autres medias, à découvrir en live ou en replay sur son site internet.

tels que vous
regardez-vous
vous voulez faire comme tout le monde ok
porter un jeans diesel des pompes converse
des solaire oakley
acheter un ipod pas d’un insipide pod
pour stupides antipodes
vous avez tous un nikia un peu d’ikea
un écran plat
et vous tenez un blog
où monologuent vos homologues
en églogues glauques
et en épilogues
vous voulez faire comme les autres d’accord
conduire un quatre-quatre de deux tonnes
qui détonne grave
en dehors des champs de betteraves
et vaut un max
de dollars encore
mais vous n’achetez pas une banane sans logo max
havelaar
pas de laxisme pas d’intoy écotaxe
bonne action satisfac-
tion
comme tous les autres font

Narcisse, Cliquez sur j’aimeÉditions d’En Bas, 2014, 96 p.
ISBN 978-2-8290-468-1
Stag, Croquis Colère DivagationÉditions d’En Bas, 2014, 109 p.
ISBN 978-2-8290-0493-3

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