Entretien avec HumuS

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Amandine Glévarec – HumuS regroupe une maison d’édition, une librairie, une galerie et une fondation (F.I.N.A.L.E.). Pouvez-vous nous expliquer d’où vient l’impulsion et comment se sont enchaînés les projets ?

Michel Froidevaux – Le démarrage de HumuS date de 1988, avec une première exposition personnelle de Roland Topor, le parrain des lieux. La ligne de la galerie tourne autour de la figuration non ordinaire, décalée qui privilégie l’humour, l’érotisme, l’incongruité, des tempéraments singuliers.

Le livre touche aussi à ces domaines et ainsi, naturellement, une section librairie s’est peu à peu développée, jusqu’à l’ouverture d’un espace spécifique dans la même maison des Terreaux 18Bis et l’engagement d’un libraire professionnel. Les trois mamelles de la librairie sont donc l’humour (littéraire et graphique), le domaine érotique et la sexologie, ainsi que le Japon contemporain.

Quant à la Fondation F.I.N.A.L.E. (Fondation Internationale d’Arts et Littératures Érotiques), elle est née d’un grand nombre d’ouvrages accumulés, ainsi que d’œuvres artistiques, en particulier des ex-libris, et du désir de constituer des archives, un fonds documentaire à disposition des chercheurs, journalistes, historiens, et autres curieux-ses sympathiques.

A. – J’imagine que le cabinet érotique HumuS, doux petit nom de la librairie qui se trouve Rue des Terreaux 18B à Lausanne, n’a pas beaucoup d’équivalents en Suisse. Le sexe, et ce qui s’y rapporte, reste-t-il encore de point de vue un sujet délicat dans ce pays ?

M. F. – Effectivement, notre librairie de curiosités n’a pas d’équivalent en Suisse, ni en Belgique, au Canada, à part peut-être deux ou trois lieux à Paris. Nous avons un « fonds » de quelques huit mille ouvrages, des centaines de dessins, photographies, gravures… Nous avons à cœur de proposer moult titres épuisés, des éditions rares, mais aussi de l’occasion et également du neuf, en essayant de suivre au plus près les parutions dans ce mauvais genre, que nourrissent petites maisons d’édition et quelques éditeurs davantage installés. En Suisse romande, nous ressentons encore les préceptes du moralisme de Calvin. Et dans la ville du Dr Tissot – ce médecin qui a prétendu avec un succès phénoménal que la masturbation rendait sourd – le climat n’est présentement pas trop frileux. Mais l’histoire des mœurs est souvent faite de mouvements de balancier et les avancées dans le domaine de la liberté d’expression, d’édition ne sont pas assurément inscrites en profondeur dans le terreau de ce pays…

Michel Pennec – C’est pourquoi nous avons décidé d’abandonner le nom de Cabinet Érotique pour élargir notre public, certains ayant encore manifestement un problème avec ce qui touche au sexe, sans pour autant renoncer à notre fonds, mais en l’élargissant à d’autres mauvais genres, (contre-cultures, roman noir…) déjà présents mais perdus sous l’appellation Cabinet Érotique.

A. – La littérature érotique, malgré le succès de 50 nuances de Grey, peut sembler réservée aux initiés. Tout le monde connaît Sade, du moins de nom, mais quels sont les auteurs que vous vendez le plus, ou qui vous sont le plus demandés ?

M. F. – D’une manière générale, et contrairement aux idées reçues, le domaine érotique livresque n’intéresse pas grand monde et se vend petitement. Le secteur ne représente que 3 à 4% de l’ensemble de l’édition. Les Nuances de Grey ont été un vrai phénomène – de mode, de commerce, d’émergence de besoins nouveaux de lecture – mais nous, nous n’avons pas été touchés par la vague du mom-porn et nous en avons écoulé non pas cinquante, mais que deux ou trois exemplaires.

M. P. – Les « classiques » se vendent régulièrement : Pierre Louÿs, Bataille, Pauline Réage, Anaïs Nin, Françoise Rey. Sade se vend peu (il fait peut-être encore peur). De bonnes ventes avec des auteurs que l’on ne trouve que chez nous comme Jean-Louis Costes. La bande dessinée érotique et pornographique marche plutôt bien. Mais je dirais que dans l’ensemble, nous n’avons pas de best sellers, et jamais de grosses ventes (une dizaine d’exemplaires d’un même titre est déjà beaucoup).

A. – Comment en arrive-t-on à vouloir créer sa propre maison d’édition ? La vocation première était-elle de donner la parole à des auteurs suisses ?

M. F. – Nous avons commencé par des monographies d’artistes, par des catalogues d’expositions que nous mettons sur pied. Ensuite, nous avons imaginé des livres qui réunissent auteurs et artistes, comme par exemple la collection L’Indiscrète. HumuS entend prendre en compte le terreau où il vit. Donc pas de littérature hors sol, mais des choix qui essayent de mettre en valeur ce qui pousse ici. Mais sans chauvinisme, car nous travaillons beaucoup avec des plumes de France et d’ailleurs.

A. – Combien de livres avez-vous publiés à ce jour ? Quels sont vos critères de sélection quand vous recevez un manuscrit ? 

M. F. – En 25 ans, près de 100 titres. Ces dernières années ayant été plus prolixes. Les critères sont plutôt banals et fort subjectifs. À savoir originalité du sujet, style en adéquation, du tempérament, un imaginaire fécond et rayonnant. Pour les textes, préférence pour des formats courts, concis, qui peuvent prendre la forme de la nouvelle ou du conte.

A. – Outre la galerie qui accueille régulièrement des expositions, je découvre l’existence de la Fondation Internationale d’Arts et Littératures Érotiques, pourriez-vous nous en dire plus ?

M. F. – F.I.N.A.L.E. est une fondation culturelle à but non lucratif, créée en 1996 à Lausanne. La Fondation a pour but de « réunir les créations inspirées par l’érotisme, sous forme d’écrits, d’oeuvres d’art, d’objets ou de divers supports. La Fondation désire être un centre de documentation et de conservation des expressions érotiques et des comportements amoureux. » Actuellement, vous pouvez trouver sur internet le catalogue qui référence 16’406 titres. Nous avons aussi des milliers de magazines et de revues, de films, vidéos, dvd, des centaines d’affiches de cinéma, plus de cinq mille ex-libris érotiques. Au plan francophone, il n’y pas d’équivalent d’une telle fondation.

A. – Et enfin, pour conclure : une actualité ? Une envie ? Un conseil ? Un désir ?

M. F. – Une actualité : éros Bacchus, l’amour et le vin. Une exposition gouleyante à voir jusqu’au 28 février au Château-Musée du Vin d’Aigle et un livre dont les mille images sont à déguster sans modération. Une envie : disposer de davantage d’espace pour loger les pépites, perles & trésors de notre Fondation F.I.N.A.L.E. !

M. P. – Un désir : un peu plus de curiosité de la part du public, un peu moins de formatage culturel et de nivellement par le bas.

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