Entretien avec une lectrice… comme une autre ?

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Amandine Glévarec – La lecture, depuis toujours ?

Véronique Gonzalez – D’aussi loin que je me souvienne, oui. Sans vouloir créer de toutes pièces une mythologie des origines, j’ai très tôt été fascinée par les signes que constitue l’écriture pour une personne ne sachant pas lire – en l’occurrence, moi enfant. J’ai eu la prescience d’un monde entier dissimulé derrière des symboles hermétiques, dans lesquels j’avais hâte d’être autorisée à entrer. Cette prime initiation a grandement influencé la direction première donnée à mes études, par la suite.
Dès que j’ai su lire, je n’ai plus lâché les livres.

A.G. – C’est quoi un bon bouquin pour toi ? Un style unique, une bonne histoire, un essai, quelque chose qu’on n’oublie pas, une expérience de l’altérité ?

V.G. – Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’est un « bon bouquin ». Il me semble que le lecteur, dans son activité, arpente le territoire de l’intime – lequel échappe naturellement à la moindre tentative de définition. La lecture, dans la manière que j’ai de l’appréhender, consiste à créer avec l’auteur (et avec l’œuvre elle-même, bien sûr !) une forme de relation privilégiée, exclusive et presque métaphoriquement charnelle. À l’instar d’une rencontre amoureuse, le lien se crée ou non, et il est parfaitement impossible de théoriser les élans qui procèdent à la dynamique – elle est différente pour chacun. De grands noms s’y sont essayés, avec brio, comme par exemple Jorge Luis Borges, dont la démarche a surtout consisté à mettre en lumière la géométrie labyrinthique et spirituelle du rapport au livre, à l’œuvre, s’éloignant volontairement de toute possibilité de définition…
En bref et pour répondre à ta question, il n’existe pas selon moi de recette infaillible pour identifier « un bon bouquin ». À chacun sa définition, peut-être ?

A.G. – J’ai l’impression que tu exerces un métier ou que tu as une formation, passionnants, veux-tu nous en dire plus ?

V.G. – Mon parcours est pour ainsi dire très éclectique. Ainsi que je l’ai évoqué tout à l’heure, l’écriture en tant que signe et trace m’a très tôt captivée. J’ai ainsi initié mon itinéraire universitaire par l’étude des civilisations anciennes. L’exploration de langues mortes telles que le latin, le grec ancien ou même les hiéroglyphes égyptiens m’a permis de me lancer de façon volontairement chronologique sur la piste des origines enfouies de la littérature. Il s’agissait pour moi de poser le socle d’un édifice intime que je souhaitais le plus esthétique et abouti possible, il me fallait donc commencer tout simplement par le début.
Un texte tel que le Dialogue du désespéré avec son âme (Egypte antique), par exemple, préfigure les élans à venir du romantisme des XVIIIe et XIXe siècles. On voit ainsi de quelle manière les textes anciens constituent des outils indispensables à la compréhension de la littérature en tant qu’activité de l’âme et de l’esprit humains, dont seule la forme change à travers les âges, le fond demeurant universel.
Par la suite, mes recherches m’ont notamment menée à interroger l’évolution du langage au coeur des régimes totalitaires, par le biais d’auteurs aussi divers que Martin Heidegger, Victor Klemperer, Karl Kraus ou Bertold Brecht – pour ne citer qu’eux.
Partisane opiniâtre du décloisonnement des disciplines, et véritable acharnée d’une forme d’humanisme (dont les facettes sont forcément multiples), j’ai parcouru de nombreux domaines et abordé de nombreux territoires, parmi lesquels la philosophie et l’histoire de l’art.
Plus pragmatiquement, je suis historienne spécialisée dans le langage et la littérature, mais ma focale reste très largement ouverte et mes activités professionnelles s’inscrivent dans des domaines aussi divers que le théâtre, les musées, ou même la musique.
C’est l’esprit humain et sa production qui m’intéressent avant tout. Pour revenir à l’inestimable Borges, « Tout est Un », et les diverses expressions tendent toutes vers le même centre : l’Humain.

A.G. – Dans quelle mesure arrives-tu à imbriquer les lectures-détente et les lectures-étude ? As-tu un réel plan de lecture lié à tes activités professionnelles ou t’arrive-t-il de lire un poche pioché au hasard dans une librairie de gare ?

V.G. – Je n’ai pas véritablement de lecture-détente. Je suis en permanence en recherche de sens, de lien, même dans un roman. Par chance, mes lectures professionnelles nourrissent mes lectures personnelles, et vice versa. Je ne fais pas de réelle distinction, elles me construisent les unes comme les autres. C’est un état privilégié dont je suis parfaitement consciente.
Je suis parfois amenée, en une même journée, à aborder des œuvres très différentes, voir diamétralement opposées. Pour ne pas devenir totalement schizophrène (rires), je prends énormément de notes. J’ai des dizaines de carnets que je consulte beaucoup et qui constituent une extension de ma mémoire, et me permettent surtout de fixer les impressions et analyses directement sur le vif. Bien sûr, il y a des œuvres que je me dois d’arpenter pour des raisons exclusivement professionnelles. Dans ce cas, je travaille essentiellement à l’aide de bibliographies sélectives. Mais je dois dire qu’il est vraiment très rare que je n’y trouve aucun intérêt personnel.

A.G. – Tu sembles avoir des lectures éclectiques et surtout peu courantes, comment apprends-tu l’existence de ces livres ? Par quels biais sélectionnes-tu tes lectures à venir ?

V.G. – Ce sont les livres et les auteurs, qui viennent à moi. Comme dans la vie, il y a des rencontres de hasard, ou alors des personnes connues vous mènent à d’autres personnes que vous allez apprendre à connaître. Je dirais que mon parcours agit sous forme d’arborescence : un auteur me mène à un autre, qui me mènera vers d’autres rivages, et ainsi de suite ad libitum. Internet pourvoit largement à ma voracité : lorsque j’aborde une œuvre, je fais systématiquement des recherches, et c’est essentiellement de cette façon que je découvre d’autres « pistes ». Là encore, les notes sont absolument indispensables pour moi.
Et puis il y a les hasards aussi, bien sûr. Je flâne beaucoup dans les librairies, qui sont des lieux que j’affectionne pour l’atmosphère particulière qui y règne. Et là, tout peut arriver : un mot, un nom, une quatrième de couverture peuvent attirer et ouvrir une porte inattendue. Comme dans la vie, les rencontres ne sont pas toujours heureuses, mais elles apportent immanquablement quelque chose.
Je crois que le secret réside dans une attention permanente, un esprit aussi largement ouvert que possible. Le sens, la beauté, la poésie peuvent se couler partout.
La littérature est pour moi une liturgie, une machine greffée sur le temps. C’est là l’axe essentiel de ma recherche : sens, vérité, beauté – peu importe la voix qui les porte. D’où l’éclectisme de mes lectures et l’attention portée à des auteurs exigeants et très peu diffusés, ceux que André Hardellet a nommé les « Grands Transparents », et pour lesquels j’avoue une tendresse toute particulière.

A.G. – Te sens-tu parfois frustrée de ne pas pouvoir échanger avec plus de personnes tes souvenirs de lecture ? Te sens-tu d’une certaine façon stigmatisée par cette passion finalement peu courante ?

V.G. – La littérature postule avant tout la communion avec la vie, avec l’Humain. C’est une attention portée aux choses et aux êtres. Elle s’apparente à toute autre forme d’art en ceci qu’elle fait de la vie sa matière première – « cette vie dure comme un diamant, brève mais extraordinairement féconde, éclairée par l’attention et la rigueur » (Cristina Campo). Il ne s’agit pas pour moi d’une passion ou d’une activité, mais d’une façon d’exister, de porter mon regard sur ce qui m’entoure. Mon approche de l’existence s’apparente à celle de Georges Perec : un œil et un esprit photographiques, désireux de capturer instants et sens dissimulé. L’écriture est un medium privilégié, mais il en existe bien d’autres, qui me touchent également. Je crois qu’on peut être écrivain sans écrire, artiste sans art. Tout réside dans l’attention portée au monde et à ses manifestations, même les plus simples.
L’échange est par conséquent permanent et ne laisse aucune place à la frustration, jamais.
Je ne me sens aucunement stigmatisée par ce que d’ordinaire on qualifie d’hypersensibilité, et que moi je décrirais plutôt comme une fine inquiétude. On dit communément qu’un juif a deux fois son âge en raison du groupe auquel il appartient – allusion faite à la souffrance. Je crois que c’est aussi vrai pour les personnes dotées d’une telle capacité de veille excessive. C’est une chance et parfois un fardeau, puisque rien ou presque ne m’est indifférent. Mais je ne fais pas que lire et écrire, je vis surtout !!! Et je suis parfaitement fréquentable !(rires)
Surtout, mon approche est strictement personnelle et je conçois parfaitement que tout le monde ne la partage pas. Marguerite Duras disait « Je ne porte pas en moi la dalle de la pensée totalitaire, définitive. J’ai évité cette plaie. » Tout est dit.

A.G. – Tu sembles bien connaître la littérature suisse, lui trouves-tu des spécificités ?

V.G. – Je vois la Suisse comme un pays de passions dissimulées, qu’on soupçonne à tort de tiédeur. La spécificité de sa littérature se situe peut-être dans sa difficulté à libérer la parole, à porter les échos plus loin que la voix. Cette terre a pourtant donné naissance à des auteurs ardents tels que Claude Aubert, Jean-Pierre Schlunegger ou Werner Renfer – parmi beaucoup d’autres. Tous ont souffert du manque de reconnaissance, si fatal aux auteurs. La Suisse romande est comme écrasée par la l’édition française – il me semble que c’est moins le cas Outre-Sarine dans l’édition allemande, moins « castratrice ». La multiplicité culturelle et linguistique complexe du pays contribue forcément aux difficultés rencontrées par les auteurs, même si au final elles m’apparait comme une force et une propulsion exceptionnelles.

A.G. – Y a-t-il des contemporains romands qui t’ont particulièrement touchée ? 

V.G. – J’ai eu un entretien très fécond avec Jacques Chessex, au moment de la parution d’Un juif pour l’exemple [Éditions Grasset, 2009, 112 p., ISBN 978-2-24674-351-4, N.D.A.]. Conscience abîmée et aiguisée, doté d’un style chirurgical, il reste une grande figure de la littérature suisse contemporaine. Je l’ai rencontré meurtri par les critiques apportées à son livre, et particulièrement inquiet de l’histoire qu’il y révélait. Je n’oublierai jamais les paroles que nous avons échangées à cette occasion, et les trouées lumineuses opérées par son regard.
En revanche, je n’ai pas du tout réussi à entrer dans l’univers de Pascal Mercier (Train de nuit pour Lisbonne) [éd. Buchet-Chastel, 2006, 494 p., ISBN 978-2-35004-030-1, N.D.A.], bien que nous partagions cette sensibilité particulière que j’évoquais tout à l’heure.
Je suis définitivement insensible à l’expression d’un écrivain tel que Joël Dicker et au battage médiatique qui l’a porté, que je considère comme vulgaire et parfaitement en dehors de ce que j’estime constituer de la véritable littérature, au risque de décevoir – voire même de choquer – ses thuriféraires.

A.G. – As-tu des livres à nous conseiller ? Des indispensables méconnus ou des nouveautés à découvrir ?

V.G. – Oui et non, mille et aucun. Ce qui est essentiel pour toi ne le sera pas pour moi – nous revenons ici à l’idée de parcours, voire même de carrière de lecteur. Intime, personnelle, se faisant presque au mérite.
Face à l’éternelle question à propos de ce que j’emporterais sur une île déserte, j’ai toujours été démunie. J’emporterais forcément ma sensibilité construite, qui porte en elle toutes les œuvres que j’aie pu lire – mieux qu’un kindle ! (sourires) Il y a un seul livre qui ne quitte jamais ma table de nuit : Le livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa, parce qu’il est arrivé à un moment charnière de ma vie et qu’il me résume toute entière. C’est un livre de nuit, à plus d’un titre. Je crois que c’est avec lui que j’ai échangé le plus, et le plus profondément. C’est probablement lui que je sauverais du déluge…