La Grande peur dans la montagne – Charles-Ferdinand Ramuz

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Prenez un Suisse romand qui touche un peu son puck en littérature. Discutez avec lui 5 minutes. Normalement, il ne lui en faudra pas plus pour qu’il vous cite Ramuz (et Chessex, mais c’est une autre histoire). Alors me voilà, la Française fraîchement débarquée à Lausanne, et je me dis tentons, attaquons cette montagne, cette sommité, cette référence absolue. Oui, j’ai un peu peur. La lecture avançant, j’ai surtout peur de ne pas réussir à le finir, mais allons dans l’ordre.

Tout d’abord, de quoi parle ce livre ? D’un pâturage maudit où se sont passées de telles choses que les vieux en tremblent encore. Mais vous connaissez la jeunesse, qui fait fi des conseils des anciens, il faut gagner de l’argent, quitte à braver la malédiction.

Le Président parlait toujours.
La séance du Conseil général, qui avait commencé à sept heures du soir, durait encore à dix heures.
Le Président disait :
« C’est des histoires. On n’a jamais très bien su ce qui s’était passé là-haut, et il y a vingt ans de ça, et c’est vieux. Le plus clair de la chose à mon avis c’est que voilà vingt ans qu’on laisse perdre ainsi de la belle herbe, de quoi nourrir septante bêtes tout l’été ; alors si vous pensez que la commune est assez riche pour se payer ce luxe, dites-le ; mais, moi, je ne le pense pas, et c’est moi qui suis responsable… »
Notre Président Maurice Prâlong, parce qu’il avait été nommé par les jeunes, alors le parti des jeunes le soutenait ; mais il avait contre lui le parti des vieux.

De fil en aiguille, nous voici donc à 2300 mètres d’altitude. Le troupeau, quelques courageux (inconscients ?). L’alpage est remis en état et tout est prêt pour qu’arrive ce qui devait arriver : les ennuis. La « maladie » s’attaque aux bêtes. Mise en quarantaine de ceux qui sont coincés tout là-haut. Huis clos idéal pour que les bas instincts se révèlent. Cupidité, folie, passion, superstition.

Romain avait commencé à comprendre et avait déjà compris à moitié, quand le maître en se déplaçant a laissé voir un seau qui était posé à terre ; alors Romain comprend encore mieux, parce que le maître avait pris la patte d’une des bêtes, pendant que Joseph tenait le seau…
« La maladie ! »
Le mot avait été écrit tout à coup dans la tête de Romain, et il lut le mot dans sa tête, puis s’arrêta net, dans le même moment que le maître, l’ayant enfin vu venir, lui criait : « Halte ! » ayant tourné la tête vers lui sans se redresser.

Pauvre Ramuz qui voulut conquérir Paris et y resta définitivement incompris, qui rata de peu le Goncourt après avoir obtenu la distinction suisse par excellence : le prix Schiller. Pauvre Ramuz à côté de qui je sens bien que je passe. Il lui était reproché d’écorcher les yeux par ses tournures toutes particulières, et des décennies plus tard je vous avoue les mêmes incompréhensions. Mélanger les sujets (dans la même phrase), les temps, pourquoi pas. User de répétitions, d’helvétismes, d’accord. Nous parler de cette montagne si chère à mon pays d’adoption, soit. Mais alors, pourquoi le tout m’ennuie, me lasse et me disperse ? Oserais-je le rapprocher de Mauriac ou de Troyat, aux styles un peu passés de mode, qui m’ont permis d’occuper de longues après-midis, dans une maison de bord de mer, sans toutefois ni me faire vibrer ni me troubler à jamais ? Peut-être. Ramuz, lecture essentielle, bien sûr. Car il faut l’avoir lu pour vous en parler.

Autant vouloir arrêter un coup de vent, autant vouloir arrêter l’avalanche.
Ça nous venait déjà dessus. Ça soufflait rauque. Des femmes ont crié. Ça fait bouger la terre. Et encore des cris de femmes, deux ou trois, des cris d’hommes, puis ça a roulé devant nous, ça a continué de rouler, c’était déjà dans le village…

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